Fais ton deuil.
« Il faut que tu fasses ton deuil. »
Cette phrase, je l'ai entendue tant de fois que j'ai fini par me demander ce qu'elle signifiait vraiment. Faire mon deuil de quoi? De mon fils? De la femme que j'étais avant que mon monde ne s'écroule?
Les gens prononcent ces mots avec bienveillance. Je le sais. Ils voudraient me voir souffrir moins. Ils voudraient que le poids soit plus léger à porter. Que les larmes se fassent plus rares. Que la vie reprenne sa place.
Mais ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que ma douleur n'est pas mon ennemie. Elle est la preuve qu'il a existé. Elle est tout ce qui me reste de mon bébé.
Elle est le reflet de l'amour immense que je porte à un enfant que je n'ai pas eu le temps de voir grandir et que je ne rencontrerai jamais.
Quand Gabriel est parti, il n'a pas seulement laissé un vide, il a emporté avec lui une version de moi-même. Une femme insouciante, convaincue que certaines tragédies n'arrivaient qu'aux autres, qui croyait encore que la vie suivait une certaine logique. Cette femme-là n'existe plus.
Je ne l'ai pas vue partir. Je n'ai pas pu lui dire au revoir. Pourtant, un matin, elle avait disparu. À sa place, il y avait quelqu'un d'autre, quelqu'un qui avait appris que le cœur pouvait continuer à battre même lorsqu'il était brisé.
Depuis, je vis avec cette étrange sensation d'être à la fois moi-même et une inconnue. Je souris, je travaille, j'élève mes enfants, je fais des projets. La vie continue, parce qu'elle n'offre pas d'autre choix.
Mais au fond de moi, quelque chose est resté figé dans le temps. Certaines blessures cicatrisent mais d'autres deviennent une partie de nous, elles se fondent dans notre identité jusqu'à ce qu'il soit impossible de distinguer où elles commencent et où nous finissons.
Cette fissure c’est tout ce qu’il me reste de Gabriel.
Il n'est pas un souvenir que le temps effacera, il est une présence silencieuse qui accompagne chacun de mes pas, toujours avec moi.
Alors quand on me dit de faire mon deuil, je souris poliment, parfois une larme discrète coule quand même.
Les vraies larmes je les garde pour lui, quand je suis seule, que personne ne me voit, ne nous dérange.
Parfois, je me demande si les gens comprendraient mieux s'ils savaient ce qu'il me reste réellement de lui…
Rien.
Je n'ai ni photos ni souvenirs d'anniversaires, de premiers pas ou de fous rires. Je ne connais pas la couleur de ses yeux, je ne sais pas si ses cheveux auraient été clairs ou foncés, lisses comme ceux de son père ou bouclés comme les miens. Je ne saurai jamais si son sourire aurait ressemblé à celui de son frère ou de ses soeurs. Je ne connaîtrai jamais le son de sa voix, je ne sentirai jamais sa petite main se glisser dans la mienne. Je ne pourrai jamais poser mes lèvres sur son front pour lui souhaiter bonne nuit.
Je n'ai rien de tout cela.
Alors quand on me dit qu'il faut guérir, je ne suis pas d’accord. Guérir de quoi exactement? De l'amour que je lui porte? De son absence? De la seule trace qu'il a laissée en moi?
J'ai essayé de ranger cette douleur dans un coin de mon cœur, d'avancer comme si elle ne faisait pas partie de moi. Mais chaque fois que je m'en éloigne un peu, la peur s'installe. Une peur viscérale. La peur de le perdre encore davantage, comme si en laissant ma peine s'atténuer, je laissais aussi son souvenir s'effacer, comme si mes larmes étaient devenues les gardiennes de son existence.
C'est absurde, je le sais. Et je sais que ce n'est probablement pas sain, que cette douleur déborde parfois sur ceux que j'aime, qu'elle laisse des traces.
Mais je sais aussi une chose : je ne veux pas vivre dans un monde où elle n'existerait plus. Où Gabriel n’existerait plus. Parce que cette douleur est tout ce qu'il me reste de lui.
Quand mon cœur se serre en entendant son prénom, c'est lui qui existe encore un instant. Quand les larmes montent sans prévenir, c'est lui qui traverse mes pensées. Quand cette vague de chagrin me coupe le souffle, c'est encore une preuve de l'amour immense que j'ai pour lui.
Cette douleur me détruit parfois. Elle m’emmène vers des endroits dangereux, vers une personne sans foi ni loi, vers une version autodestructrice. Je le sais, je le vois, je le sens. Mais je ne peux pas faire autrement.
Car cette douleur me réconforte aussi, me permet de respirer, de vivre encore.
Parce qu'elle me rappelle que je suis sa maman. Même si je n'ai jamais pu le bercer, même si je n'ai jamais pu le voir grandir, même si le monde continue de tourner comme s'il n'avait jamais existé. Moi, je sais qu'il a existé.
Et tant que cette douleur vivra en moi, une partie de lui vivra aussi.
Alors non.
Je ne cherche plus à guérir, je ne veux pas aller mieux. Je cherche seulement à apprendre à vivre avec cette absence qui porte son nom, avec cette douleur qui fait désormais partie de moi. Je ne serai plus jamais celle d’avant, aujourd’hui je suis cette version de moi qui déplaît parfois. Tout ce que je sais, c'est que tant que cette douleur fait partie de moi, lui aussi existe encore un peu.
Et aujourd'hui, c'est tout ce qu'il me reste.
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